Pierre Hadot a écrit un splendide ouvrage, La citadelle intérieure , dont le titre évoque aussitôt celui de Marie‑Madeleine Davy. Il y explique, en substance, qu’il faut construire en soi une forteresse, un lieu préservé des troubles extérieurs. Mais en sommes‑nous réellement capables ? Est‑ce humainement possible ? La question devient d’autant plus pressante lorsqu’on avance en âge, que surviennent les pertes, les départs, le brouillage des repères, et ce sentiment d’impuissance devant l’inévitable destinée humaine.
Dans l’excellent documentaire « Born into this » (2003) de John Dullaghan sur la vie artistique et personnelle de Charles Bukowski (1920-1994), l’écrivain récite son émouvant poème : « L’oiseau bleu ».
« Un oiseau bleu veut sortir de mon coeur,
Mais je suis trop coriace pour lui.
Je lui dis : Reste dedans que personne ne te voie.
Un oiseau bleu veut sortir de mon cœur.
Je lui verse du whisky dessus
Et j’avale de la fumée.
Les putes, les barmen et les épiciers
Ignorent qu’il est là-dedans.
Un oiseau bleu veut sortir de mon cœur.
Mais je suis trop coriace.
Je dis : Ne bouge pas
Tu veux ma perte ?
Tu veux tout gâcher ?
Tu veux ruiner mes ventes en Europe ?
Un oiseau bleu veut sortir de mon cœur.
Je suis trop malin.
Je ne le laisse sortir que la nuit quand chacun dort.
Je dis : Je sais que tu es là, ne sois pas triste.
Puis je le rentre, mais il chante doucement à l’intérieur.
Je ne l’ai pas laissé mourir.
Et on dort ensemble, avec notre pacte secret.
Cela suffit à faire pleurer un homme,
Mais je ne pleure pas.
Et toi ? »
— Charles Bukowski
Cette intéressante lecture, joliment dessinée et animée par Monika Umba: