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Le sacrifice du grand arbre

Je le sais : le sentimentalisme n'a pas sa place dans la marche du progrès social. L'arrivée d'un tramway, symbole de cette avancée, s'impose avec sa logique froide. Pourtant, cet arbre, à l'apogée de sa maturité, dans toute sa magnificence, sera sacrifié sous peu. Je pleure en moi, silencieusement, en sachant sa fin si proche, si loin de son destin naturel... À présent, il ne reste qu'un espace vide, dénudé, parfaitement sans âme. © 2026, Chartrand Saint-Louis , photographies Lien vers la vidéo : Requiem pour les géants abattus

Oublier quelqu’un

« L’oubli est un gigantesque océan sur lequel navigue un seul navire, qui est la mémoire. Pour l’immense majorité des hommes, ce navire se réduit à un rafiot misérable qui prend l’eau à la moindre occasion, et dont le capitaine, personnage sans scrupules, ne songe qu’à faire des économies. Savez-vous en quoi consiste ce mot ignoble? À sacrifier quotidiennement, parmi les membres de l’équipage, ceux qui sont jugés superflus. Et savez-vous lesquels sont jugés superflus? Les salauds, les ennuyeux, les crétins? Pas du tout : ceux qu’on jette par-dessus bord, ce sont les inutiles – ceux dont on s’est déjà servi. Ceux-là nous ont donné le meilleur d’eux-mêmes, alors, que pourraient-ils encore nous apporter? Allons, pas de pitié, faisons le ménage, et hop! On les expédie par-dessus le bastingage, et l’océan les engloutit, implacable. »

– Amélie Nothomb, Hygiène de l’assassin, Paris : Albin Michel, 1992, p. 182