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Le quatre-vingt-quatrième problème

Un jour, un fermier alla voir le Bouddha pour lui parler de ses problèmes. Il décrivit ses difficultés : combien son travail était compliqué, tant à cause de la sécheresse que de la mousson. Il parla au Bouddha de son épouse : il l’aimait, mais il y avait certaines choses chez elle qu’il aurait bien voulu changer. Même refrain en ce qui concernait ses enfants : oui, il les aimait, mais ils n’évoluaient pas comme il l’aurait souhaité. Quand il eut fini, il demanda comment le Bouddha pouvait l’aider à résoudre ses soucis. Le Bouddha répondit : « Je suis désolé, mais je ne peux pas vous aider. – Comment est-ce possible ? s’écria le fermier. Vous êtes censé être un grand maître ! – Je vais vous expliquer, répondit le Bouddha. Tous les êtres humains ont quatre-vingt-trois problèmes, c’est un fait. Bien sûr, certains problèmes disparaissent de temps en temps, mais bien vite, d’autres les remplacent. Nous aurons donc toujours quatre-vingt-trois problèmes. – À quoi sert donc votre ense...

N'avoir rien à dire

L'écrivain québécois Yvon Rivard disait quelque chose qui m’a intriguée l’autre jour à la radio de Radio-Canada (« Il restera toujours la culture », 25 novembre 2025). Son mentor, le poète Guy Lafond, lui a donné un conseil essentiel: « Écris même si tu n’as rien à dire. » Et lui d’ajouter: « Et surtout si tu n’as rien à dire. Car si l’on a déjà tout pensé, et qu’on sait déjà ce qu’on va dire, on se demande pourquoi on écrirait. Parce que, quand on écrit, il y a une partie qui est la plus visible, surtout si l’on fait des romans ou si l’on écrit ses mémoires, ou quoi que ce soit: on revient sur ce qui a été vécu. Mais s’il n’y avait que cela, ce serait difficile de justifier qu’on passe des années à écrire ce qu’on connaît déjà. C’est que, dès l’instant où on l’écrit, on insère ce qui a été vécu dans quelque chose qui nous échappe, ce que moi j’appelle le temps, et qui donne une autre dimension à ce que l’on a vécu, et qui aussi, faut bien le dire, lui donne une forme. Si l’on regarde une vie, c’est échevelé: il y a des hauts, il y a des bas, des peines, des misères, etc. Et quand on écrit, on ressaisit cela dans une forme, soit le récit, soit un poème. Il y a une sorte d’apaisement à savoir que ce n’est pas tout croche, que cela se tient. C’est une forme de contrôle. Et tout en sachant que — je ne dis pas que ce contrôle ou que cette forme est un mensonge — on sait très bien que c’est une forme débordée de choses qui lui échappent. »

Ce conseil va à l’encontre de ce qui m’a toujours semblé plus sensé : mieux vaut se taire si l’on n’a rien à dire, et, si l’on écrit, éviter la répétition. On peut même s’arrêter, paralysé, en songeant à tout ce qui a déjà été écrit, si magnifiquement, et dont notre texte ne saurait rien ajouter de significatif à l’édifice commun de la littérature. Et puis, comment prétendre ne pas répéter ? Bien souvent, une phrase aimée, assimilée puis oubliée, ressurgit longtemps après dans notre langage, que l’on croit réinventer.

Voici un conseil qui a tout de même le mérite qu’on s’y attarde.