lundi 31 mai 2010

Pourquoi nous ne savons plus vivre ?

Dans son livre, Matière à réflexion (Paris : Éditions Denoël, 1968), le philosophe Alan Watts fournit quelques réponses à cette question:

« La maladie de la civilisation, soit-elle occidentale ou orientale, c’est une surabondance verbale : nous confondons la prodigieuse facilité de la description avec l’événement lui-même, l’étiquette que l’on colle sur le monde pour le classer avec le monde tel qu’il est. » (p. 8)

« Une vie de plaisirs n’a de chance d’exister que si elle se fonde sur un certain ascétisme, et j’entends par là le temps et l’effort (…) » (p. 28)

« L’ennui, c’est qu’on identifie complètement le profit et l’argent et qu’on ignore le profit réel, qui est de vivre avec noblesse et élégance dans un entourage de beauté. » (p. 34)

« Timothy Leary voyait juste quand il affirmait que nous devrions sortir de nos esprits (les valeurs abstraites) pour entrer dans nos sens (les valeurs concrètes). » (p. 39)

« Ce que l’on n’arrive pas à aimer dans son assiette ne fut jamais aimé dans la cuisine ou à la ferme. » (p. 47)

« C’est dans la cuisine que nous entretenons le véritable amour de l’animal, de la plante et des diverses matières dont dépend notre vie. » (p. 47)

« Notre incapacité à accueillir le présent sensoriel et matériel fait que nous sommes plus heureux à l’idée des joies à venir que lorsqu’elles sont là à notre portée. L’euphorie de l’anticipation et de la course aux voluptés est telle qu’elle ne nous permet point de ralentir pour les apprécier lorsqu’elles sont là. Ainsi notre civilisation souffre de déception chronique – nous sommes une ribambelle redoutable de sales mômes en train de massacrer leurs jouets. » (p. 53)

« Si vous touchez et percevez le monde de façon matérielle, vous découvrirez qu’il n’y a jamais, que jamais il n’y a eu, et qu’il n’y aura jamais autre chose que le présent. » (p. 54)

« Pour connaître et pratiquer parfaitement un art, il faut acquérir, jusqu’au plus profond de soi-même, ce sentiment d’éternel présent – car c’est là que se trouve le secret de savoir « prendre le temps qu’il faut » ». (p. 54)

« Autre manière d’avaler la carte : préférer l’argent à la richesse. (…) Vous vous sentez tout à coup déprimé à l’idée de vous séparer d’une telle « richesse » – sans vous rendre compte que votre richesse se trouve maintenant dans votre sac à provisions et que vous allez l’emporter avec vous. » (p. 56)

« Tout homme qui agit avec compétence, en se donnant entièrement à l’instant présent, montre les gestes et l’attitude de celui qui accomplit un rite. » (p. 63)


Dans une émission de télévision réalisée en 1971 par David G. Grieve, « Alan Watts : Une conversation avec moi-même », le philosophe s’exprime sur divers sujets qui lui tiennent à cœur.


À lire sur Alan Watts :

vendredi 28 mai 2010

Éveil intérieur

« Lorsque nous avons le sentiment ou l'impression d'être passé à côté de beaucoup de choses dans la vie, c'est déjà la marque d'un possible pas vers l'éveil et de l'éclosion de la vision intérieure. »
Chartrand Saint-Louis

jeudi 27 mai 2010

Raphaël ou le débauché (Michel Deville)

Film de Michel Deville réalisé en 1971.

Grand film d’amour, cruel et bouleversant, avec le remarquable comédien Maurice Ronet (1927-1983) et la non moins remarquable Françoise Fabian (1932-).

Ce film raconte l’histoire d’un dandy cynique et jouisseur, intelligent et beau, qui ne ressent pas d’amour, sauf pour une femme inaccessible qui, lentement et inexorablement, finira par succomber aux charmes de cet homme. Elle éprouvera les souffrances d’une passion dévorante et absolue.

Scène d’ouverture



Scène du bal



Fiche du film « Raphaël ou le débauché » sur Internet Movie Database

mercredi 26 mai 2010

Invisible

Je veux te parler de cet abstrait si flagrant
Te décrire cette chose qui se dérobe au regard
Et te dire le secret d’un monde infiniment grand
Que seul le coeur sait contempler d’un oeil hagard.

Je veux te montrer ce cosmos inaudible, imperceptible
Qui distille mon sang en dehors de l’infiniment petit,
Je veux te parler de ce trouble qui me rend susceptible
Qui m’élève ou me sape et de la vie me donne l’appétit.

Je veux te raconter les effets de cette essence magique
Qui sait dissoudre la misère, la peur et la peine,
Je veux te dire ce qui fait de mes sens un cirque
Et te décrire ces battements que tu entends à peine.

Je veux te parler de ce flux puissant et invisible
Qui déferle, se soulève et s’abat, comme une houle,
Dans l’espace qui contient tout ce qui n’est pas visible
Qui fait du mal, ou du bien, et qui fait perdre la boule.

Je veux te parler de cette émotion que tu génères
Par ta présence, ou ton absence, de cet élan corrodant
Qui mord à pleines dents dans ma vie qui dégénère.
Je veux te dire qu’il coule pour toi cet acide mordant.
Michael Adam

mardi 25 mai 2010

Mission d’Alger

C’est en lisant Le désarroi : correspondance (Montréal : VLB, 1988), la correspondance échangée entre les écrivains et médecins, Julien Bigras (1932-1989) et Jacques Ferron (1921-1985), que j’appris cette histoire insolite : il exista au XVIIe siècle une mission à Alger où furent déportés vers la Nouvelle-France des Arabes qui renièrent leur religion ou furent convertis au catholicisme. Ces Arabes se lièrent aux Amérindiens, apprirent les langues indiennes, et devinrent des coureurs de bois.

Je donne à lire les extraits de cette correspondance où il en est question : 

« Rien de plus facile que de falsifier un registre d’état civil. Au XVIIe siècle, il y avait de trente à quarante mille esclaves et renégats chrétiens en Barbarie (Alger, Tunis). Monsieur Vincent (*note de l’éditeur : c’est en 1646 que saint Vincent de Paul créa la mission d’Alger) y fonde une mission en 1642 pendant que les Jésuites, au mépris de l’Édit de Nantes, font du Canada une colonie strictement catholique. Or que faire des renégats, des galériens turcs convertis pour les empêcher de retourner en Barbarie : on les envoie au Canada par La Rochelle, métropole douteuse. » (Jacques Ferron, p. 75)

« Cela expliquerait que les Canadiens, à l’encontre des Américains qui restent cantonnés dans leurs villages, aient fui le bagne catholique parmi les nations amérindiennes (avec leur tuque de galériens), fondant l’immense Amérique française, une hégémonie acceptée par l’Amérique amérindienne, après la grande paix signée à Montréal en 1702. » (Jacques Ferron, p. 75-76)

« C’est le goût de mener la vie des Indiens et d’apprendre leur langue qui fut à l’origine de cette race de « truchements » ou de coureurs de bois. Le goût inverse, de la part de l’Indien, de s’intégrer aux Francs, lui n’existait pas.  » (Julien Bigras, p. 102)

« Les ancêtres arabes des coureurs de bois ont préféré la langue indienne à la foi catholique. La langue et la vie indiennes ont remplacé la langue et la vie catholique française. Par le « truchement » de la langue indienne, ces gens auraient enfin trouvé un sens à leur vie… Mais, surtout, ils seraient devenus les vrais conteurs, les vrais « scribes » d’une nouvelle langue autrement plus riche, plus féconde et plus efficace que la langue française… » (Julien Bigras, p. 103)

« Les renégats, les Turcot, les Daoust, les Gamache, qu’on expédiait en Nouvelle-France pour les empêcher de devenir relaps, y introduisirent vraisemblablement le narcotique qui, mêlé au tabac, dérégla le discours amérindien et donna grande place aux truchements dans leurs palabres. » (Jacques Ferron, p. 104)

Jacques Ferron dans les archives de Radio-Canada : Jacques Ferron, conteur du « pays incertain ».

Julien Bigras parle de cette correspondance échangée avec Jacques Ferron dans les archives de Radio-Canada : Le miroir de la folie.

vendredi 21 mai 2010

Qui est-on ?

« À vrai dire, personne ne sait grand-chose de lui-même avant vingt-cinq ou trente ans. On commence par exister, c’est encore le meilleur moyen d’apprendre, chemin faisant, qui l’on est. »
Jacques Ferron (« Lettre à Julien Bigras » (21 avril 1982), dans : Le désarroi : correspondance. Montréal : VLB, 1988, p. 113)

jeudi 20 mai 2010

Nataq (Richard Desjardins)

Chanson de l'auteur-compositeur-interprète Richard Desjardins. C’est un bel et émouvant poème.

« Toi, tu es ce soleil aveuglant les étoiles;
Quand tu parles au mourant sa douleur est si douce.
Pour trouver le ravage et tuer l'animal,
Pour trouver le refuge tu es mieux que nous tous,
Nataq.

Je dis que je ne peux rêver la vie sans toi.
J'ai la mémoire des eaux où je me suis baignée.
Maintenant que tu vis, que je rêve à la fois,
Tout mon être voudrait que tu sois le dernier,
Nataq.

Mais je ne veux pas mourir sur ce rocher accore
A la vue des autres, abusée par les dieux.
Il n'y a pas de fleurs pour jeter sur mon corps,
Et qui donc frappera le tambour de l'adieu ?

Je te le redis, je te suivrai dans la fosse,
Mais je veux de la terre, ô Nataq, tu m'entends !
Si cela te convient, si la vie nous exauce,
Nous serons ensemble jusqu'à la fin des temps.

Mais je suis si inquiète, la lumière retarde
Un peu plus chaque jour, ton silence m'opprime.
Ouvre les yeux et vois que les loups nous regardent,
Ils ont déjà choisi le moment, la victime.

Et voilà que s'échappe dans ce ciel obscurci
Le souffle du chaman étranglé de remords.
Vois ! il tremble de peur et ses doigts sont noircis,
Et pendant que je t'aime, il appelle la mort.

Si la mort se hasarde à souffler jusqu’ici,
Dans cette brume finale où s'achève le monde.
Sois certain qu'elle ne viendra pas que pour lui ;
Cachons bien nos blessures, elle s'en vient pour le nombre.

Ô Nataq bien-aimé, moi, mon cœur a conclu,
Moi, je meurs de mourir dans ce funeste camp.
Oui, nous sommes perdus comme nul ne le fut,
Oui, nous sommes perdus mais encore vivants.

Ouvre les yeux et vois cette nuée d'oiseaux
A l'assaut de la mer inconnue, où vont-ils ?
Moi je dis que là-bas il y a des roseaux ;
Allons voir, allons voir ; je devine des îles

Où le jour se lève, me nourrit et se couche,
Sur des plumes divines et des cavernes sûres.
Il y aura de l'eau chaude comme ta bouche
Pour accoucher la fille et fermer sa blessure.

A ton signe, à ta voix, recueillis sous tes lances,
Des troupeaux de bisons réclamant sacrifices,
Et quand éclatera la lune d'abondance,
Des orages de fruits pour que vive ton fils.

Ton destin est le mien, nous ne mangerons plus ;
Nous irons frayer aux savanes intérieures,
Et tu t'enflammeras mon désir pur et nu ;
Que je hurle ta joie, que tu craches mon cœur.

Et si par miracle nos prières parviennent
A calmer ces dieux fous que ta douleur fascine,
Je n'accepterai pas que l'un d'eux me ramène
Où j'ai pleuré du sable et mangé des racines.

Je ne retourne pas sur les lieux anciens,
Sous les lois de guerriers débouchant aux clairières,
La mémoire brûlée, le flambeau à la main ;
S'il me faut retourner, je retourne à la mer.

Je suis jeune, Nataq, comme un faon dans l'aurore,
Et la vie veut de moi et voudrait que tu viennes ;
Réveillons la horde, je l'entends qui l'implore ;
Attachons les épaves aux vessies des baleines.

Nous serons les premiers à goûter aux amandes ;
Traversons, traversons, amenons qui le veut.
Aime-moi ! Aide-moi ! Mon ventre veut fendre.
Je suis pleine, Nataq, il me faudra du feu. »
Source Internet : Site consacré à la musique française


Musique et voix de Richard Desjardins

mercredi 19 mai 2010

Liberté politique

« La liberté politique ne se trouve que dans les gouvernements modérés. Mais elle n’est pas toujours dans les États modérés; elle n’y est que lorsqu’on n’abuse pas du pouvoir; mais c’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. Qui le dirait ! La vertu même a besoin de limites. Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »
– Montesquieu (De l’esprit des lois, 1748)

mardi 18 mai 2010

Films de dénonciation

* L'Affaire Coca-Cola (2009), de German Gutiérrez et Carmen Garcia;
* Les Alimenteurs (2009), de Robert Kenner;
* Nos enfants nous accuseront (2009), de Jean-Paul Jaud;
* Home (2009), de Yann Artus-Bertrand;
* De la servitude moderne (2009), de Jean-François Brient;
* Visionnaires planétaires (2009), de Sylvie Van Brabant, avec Mikael Rioux, activiste et fondateur d'Échofête;
* Le monde selon Monsanto (2008), de Marie-Monique Robin;
* Homo Toxicus (2007), de Carole Poliquin;
* Une vérité qui dérange (2006), de Davis Guggenheim, Al Gore y tient le premier rôle, celui de conférencier;
* Paysages fabriqués (2006), de Jennifer Baichwal;
* Fahrenheit 9/11 (2004) et tous les autres films de Michael Moore;
* La corporation (2003), de Jennifer Abbott et Mark Achbar;
* L’erreur boréale (1999), de Richard Desjardins.

lundi 17 mai 2010

Exil intérieur (Roland Jaccard)

Dans L’exil intérieur : Schizoïdie et civilisation (Paris : PUF, 1975, coll. « Points »), Roland Jaccard trace le portrait psychologique de l’homme de la modernité :

« Surcontrôlé de l’extérieur, autocontrôlé de l’intérieur, décorporalisé, désexualisé, hypernormalisé, l’homme de la modernité sera de plus en plus l’image même de l’homme administré coulant une existence paisible dans les sociétés d’abondance totalitaires – sans jamais prendre conscience que, si ses besoins y sont satisfaits, c’est au détriment de sa vie même. » (p. 153)


Le poète grec Dimitri T. Analis le dépeint sous les traits du jeune cadre dynamique, « un sujet très individualisé, très centré sur lui-même, très conflictualisé, peu socialisé, avec des représentations inconscientes surinvesties et très personnalisées. Dans son attaché-case, il promène autour du monde sa névrose, ses petites angoisses et sa grande solitude. » (p. 19)

L’exil intérieur, c’est le « retrait de la réalité chaude, vibrante, humaine, directe; et le repli sur soi; la fuite dans l’imaginaire. » (p. 8)

Pour illustrer cet exil intérieur, Roland Jaccard décrit une expérience que nous avons tous faite :

« Revenant après quelques jours ou quelques semaines d’un pays dit sous-développé où, malgré la misère, la vie est encore chaleureuse, on arrive un beau matin à Orly; on prend le métro; on observe; et on est saisi d’effroi et de stupeur en regardant ces visages figés et cadavériques qui se déplacent à un rythme rapide et stéréotypé dans un mutisme parfait. Comment ne pas songer alors à ces schizophrènes chroniques, ces schizos éteints, que l’on voit déambuler sans fin dans les couloirs de l’hôpital psychiatrique ? » (p. 104)


Il semble évident pour l’auteur que la civilisation moderne (qualifiée de « moderne médiocratie anonyme ») produit des individus éteints, « englués » dans leur misère psychologique, coupés d’autrui, dissociés. Entre le schizophrène et l’homme moderne schizoïde, la différence n’est que de degrés.

Suivant les analyses de Georges Devereux dans ses « Essais d’ethnopsychiatrie générale » (Gallimard, 1970), l’auteur démontre que les principales caractéristiques de la symptomatologie schizophrénique sont présentes et systématiquement encouragées par notre civilisation moderne.

Mentionnons les plus importants symptômes schizoïdes : le détachement, la réserve affective, la froideur, l’attrait pour le cérébral, le prestige lié à l’insensibilité (impassibilité du diplomate ou du joueur de poker), le profond mépris pour l’émotivité, l’incapacité d’aimer et d’être aimé, le morcellement et l’engagement partiel, la fragmentation à l’extrême des êtres (les affaires sont les affaires et ne sont pas mêlées à l’amitié ou à l’amour), l’instrumentalité des individus (simple rouage d’une machine, nous nous côtoyons, mais nous ne nous rencontrons jamais) et l’infantilisme.

L’auteur fait remarquer que ce n’est pas un hasard si notre société voue un culte à l’apparence juvénile, incitant les individus à penser, à sentir et à agir d’une manière infantile. Il n’y a qu’un pas vers la régression fœtale du schizophrène.

« Des adultes intelligents et mûrs, voilà bien ce qu’aucun pays dit civilisé ne se soucie d’obtenir, car rien n’est plus difficile à gouverner que des adultes intelligents. » (G. Devereux, p. 107)


Non seulement la civilisation moderne multiplie les aliénations et les frustrations, mais elle fournit des exutoires pathologiques en usant de techniques régressives susceptibles de créer un état d’euphorie et d’hébétude qui empêche l’affrontement des individus en présence de leur propre angoisse.

Parmi ces techniques régressives se trouvent l’emploi massif de l’alcool, des drogues et des médicaments (effet anti-anxiogène), la fonction hypnotique et narcotique des machines à image (cinéma, télévision – j’ajouterais Internet qui était inexistant lorsque l’auteur a rédigé son essai), l’effet euphorisant que provoque la vitesse (et le goût immodéré pour la compétition et la rivalité) et la prolifération des clubs de vacances, de soins de santé et de loisirs, de véritables cliniques d’oubli pour les grands blessés psychiques de notre société.

Les quelques rapports vrais, authentiques et profonds qu’entretiennent les individus dans la civilisation moderne servent de soupape de sécurité. Les interactions dans cette sphère privée deviennent si denses, si concentrées que leur potentialité de violence est élevée et qu’elles en deviennent vite insupportables et ne peuvent conduire qu’à de nouvelles frustrations.

Roland Jaccard conclut sur ces mots :

« L’homme de la modernité, schizoïde et morcelé, va s’étendre planétairement et le processus de modernisation et de normalisation en cours n’en est qu’à ses débuts; les rêveries apocalyptiques, révolutionnaires ou progressistes/humanistes, ne sont et ne seront jamais plus qu’un remède à la dépression plus ou moins ressentie par tel ou tel individu ou par telle ou telle partie du corps social. » (p. 110)


Est-ce nécessaire d’ajouter que cet ouvrage a été publié en 1975? L’analyse n’est-elle pas criante d’actualité et de vérité?

vendredi 14 mai 2010

In the Mood for love (Wong Kar-wai)

Splendide film de Wong Kar-wai, « In the Mood for love » (2000). Certaines séquences du film sont chargées de lyrisme. La musique et le procédé au ralenti y contribuent largement. Film d’un bel esthétisme et d’une grande sobriété.

jeudi 13 mai 2010

Des bons et des mauvais gouvernements ?

« Y a-t-il des bons et des mauvais ? Des qui mentent et des qui ne mentent pas ? Des bons et des mauvais gouvernements ? Non, il n’y a rien que des mauvais et des très mauvais gouvernements. Et le grand éclair bleu de chaleur qui nous déchirera une nuit où nous serons en train de baiser, de chier, de lire des bédés ou de coller des images dans un album de chocolat ? La mort subite ne date pas d’hier, la mort subite de masse non plus. Nous avons juste affiné le procédé. Des siècles de savoir, de culture et d’expériences, des librairies bien grasses et croulant sous les bouquins; des tableaux qui se vendent des millions; la médecine qui transplante le cœur; impossible de reconnaître un fou d’un homme normal dans les rues, et voilà nos vies entre les pattes d’une bande de crétins. Les bombes ne tomberont peut-être pas; les bombes tomberont peut-être. »
Charles Bukowski (« La politique est l’art d’enculer les mouches », dans Contes de la folie ordinaire. Paris : Grasset : Le Sagittaire, 1981, p. 107)

mercredi 12 mai 2010

Virage à 80 (Henry Miller)

Publié en 1973, Virage à 80 fut écrit par l’écrivain américain Henry Miller pour son quatre-vingtième anniversaire. Quatre parties le composent :  « À quatre-vingts ans » ; « Réflexions sur la mort de Mishima » ; « Voyage en terre antique » et « Préface à « L’Ange est mon filigrane » ».

Ce livre est un ouvrage de réflexion. Miller interroge les valeurs, les croyances et les vérités qu’il défendit jadis âprement.

Il débute par ces mots :

« À quatre-vingts ans, si vous n’êtes ni infirme ni invalide, si vous gardez votre santé, si une bonne marche à pied vous fait encore plaisir, et un bon repas (avec tout ce qui l’accompagne), si vous pouvez dormir sans commencer par prendre une pilule, si les oiseaux et les fleurs, la montagne et la mer continuent à vous inspirer, alors vous êtes le plus fortuné des hommes et, à genoux matin et soir, vous devriez remercier le Seigneur tout-puissant de vous avoir épargné et conservé dans sa bonté. »

Un paragraphe plus loin, il poursuit :

« ... s’il vous est égal de ne pas savoir où va la vie, s’il vous suffit de prendre chaque jour comme il vient, si vous êtes capable de pardon aussi bien que d’oubli, si vous pouvez vous empêcher de tourner entièrement au vinaigre, à la hargne, à l’amertume et au cynisme, alors, mon gars, c’est plus qu’à moitié gagné. »

L’auteur relève quelques évidences (qu’il est bon de rappeler) : le caractère foncier des êtres ne change pas avec les années; il n’existe aucune ordonnance de longévité; bien que la vie nous donne de force quelques leçons, elle ne nous apprend pas nécessairement à grandir; il n’y a pas d’instructeur pour apprendre à vivre; le monde en général n’a pas l’air meilleur qu’il y a 70 ans, au contraire, il a l’air mille fois pire et si l’on finissait de vouloir tripoter le monde, peut-être qu’il nous apparaîtrait comme un endroit meilleur que ce que nous le croyons être.

Il parle des peurs qui habitent les gens en pensant à la vieillesse, dont la crainte de ne pas pouvoir se faire de nouveaux amis alors que ce don ne se perd jamais. Il en est de même de la joie de vivre. Il est réconfortant d’apprendre que Miller se découvrit à quatre-vingts ans plus joyeux qu’il le fût à vingt ou trente ans.

Sur plus d’une centaine de pages, l’auteur parvient à dégager des réflexions percutantes sur des thèmes d’actualité.

L’« homme moderne » dont il dit que l’homme présent n’en est que l’ombre, car son instinct social s’est atrophié : il vit isolé, fragmenté, atomisé, désolé.

Quant au « sens des choses », Miller considère qu’il n’apparaît qu’avec la découverte de l’inutilité parfaite de la création.

Et ces quelques mots sur l’« absurdité » qu’il regarde comme le plus sûr antidote de la monotonie et du vide nés de notre quête perpétuelle et forcenée de l’ordre; un antidote de nos efforts acharnés pour découvrir un sens et une finalité à la vie.

Virage à 80 est suivi de « Insomnia ou le Diable en liberté », un court récit qui relate l’histoire d’un amour passionné que Miller connût à soixante-quinze ans. Un récit « crève-cœur » où Miller se dépeint comme un crétin romantique. Il est difficile de rester insensible à ces mots : « Le cœur humain résiste à tout. On croit seulement qu’il est brisé. La raclée, c’est l’esprit qui le prend. Mais l’esprit aussi est fort; on peut toujours le ressusciter. »

Il est fascinant de constater, à la lecture de Virage à 80, que ce fabuleux écrivain, à un âge aussi avancé, sut conserver un esprit parfaitement éveillé. Même s’il perdit des illusions, il préserva son enthousiasme, sa joie de vivre et son insatiable curiosité : « ce qui fait qu’on se sent jeune, quel que soit l’âge ».

mardi 11 mai 2010

Mahavishnu Orchestra

Je réécoute avec un réel plaisir le disque qu'un ami m'a offert : l’album « Meeting of the Spirits » (1972) de Mahavishnu Orchestra, groupe fondé par le guitariste John McLaughlin dans les années 1970. Une fusion très réussie entre le jazz et le rock.

Ma pièce préférée est « The dance of Maya » tirée de ce même disque.

lundi 10 mai 2010

Variations sur Marilou (Serge Gainsbourg)

Quelques déceptions ressenties au visionnement du récent film sur Serge Gainsbourg (1928-1991), Gainsbourg (Vie héroïque), un conte ou une vie revisitée par Joann Sfar, auteur-dessinateur de BD. J’en attendais davantage.

Ce film contient tout de même de bons éléments. Le réalisateur exploite avec ingéniosité l'idée du double qui le poursuit, ce qui traduit bien la complexité (et, probablement aussi, les dérapages) de Serge Gainsbourg. Le jeune acteur (Kacey Mottet Klein) qui incarne Lucien Ginsburg dans le Paris occupé des années 1940 est stupéfiant de vérité. Celui qui l’incarne à l’âge adulte (Eric Elmosnino) lui ressemble physiquement à s’y méprendre. Les comédiennes qui personnifient les femmes qui ont jalonné sa vie sont crédibles. Toutefois, pour des personnes qui connaissent ne serait-ce qu’un peu mieux Serge Gainsbourg, ce film est décevant, car il enfile surtout les clichés et les anecdotes.

Pour me consoler de mes déceptions envers ce film, j’ai réécouté ses albums concepts : Histoire de Melody Nelson (1971) et L’homme à tête de chou (1976).

Je donne à entendre « Variations sur Marilou » (magnifiquement interprétée par Alain Bashung avec un joli montage musical), chanson tirée de « L’homme à tête de chou ».

« Jouant d’allitérations, d’assonances, de rimes riches, de toute la palette des effets poétiques qui ont fait la gloire de Mallarmé et les plaisirs de l’Oulipo, Gainsbourg dévide un singulier chorus poétique de cent cinq vers. (…) Ses références, ses métaphores, ses inventions verbales font de Variations sur Marilou un de ses chefs-d’œuvre, serti de joyaux rares : « Elle s’y coca-colle / Un doigt qui en arrêt / Au bord de la corolle / Est pris près du calice / Du vertige d’Alice / De Lewis Caroll » ou « Elle pousse le vice / Dans la nuit bleue lavasse / De sa paire de Levi’s ». »
– Bertrand Dicale (Gainsbourg en dix leçons, Paris : Pocket, 209, p. 157)

Autre extrait de « Variations sur Marilou »

« Dans son regard absent
Et son iris absinthe
Tandis que Marilou s'amuse à faire des vol
Utes de sèches au menthol
Entre deux bulles de comic-strip
Tout en jouant avec le zip
De ses Levi's
Je lis le vice
Et je pense à Caroll Lewis. »
(Source Internet : LyricsCopy)

mercredi 5 mai 2010

Notre vérité profonde nous échappe

« Il faut bien peu de temps pour se retirer du monde. J’ai voyagé… jusqu’à ce que je trouve une vie à moi. Notre vérité profonde nous échappe. C’est bien au-delà de la connaissance. On cède à l’amour, parce qu’il nous aide à sentir l’inconnaissable. Rien d’autre ne compte. Finalement. »
Louis Malle (Fatale (film), Fatale 6/6, dernière scène)

Reprendre la vie là où elle se trouve


Où se trouve-t-elle ?
Le sait-on vraiment?

Se trouve-t-elle tapie dans l’ombre,
Dans ce qui ne se dévoile pas,
Dans ce qui se tait et qui gémit,
Qui pleure peut-être?

Interroger les signes pour le savoir,
Leur donner un sens.
Y a-t-il seulement un sens à donner
Dans la confusion qui règne?

Se terrer et attendre,
Se rendre imperturbable,
Se freiner, se mentir,
Nous ne faisons que cela.

Pourquoi sommes-nous
Si étrangers à nous-mêmes?
Pourquoi sommes-nous
Si étrangers à la vie?

Ce monde des sens,
Celui de la pensée et de l’imaginaire,
Ces mondes finiront-ils un jour
Par s'unir et se réconcilier?

L’amour est-il ce carrefour
Qui rallie les contraires?
Le monde est vaste et complexe,
Mais a-t-il une seule vérité à offrir?

Que pouvons-nous
Contre la marche du temps
Qui fera de nous des ombres
Pas plus tard que demain?

La vie est un grand usurpateur

Dès qu’il y a abandon,
Il y a transgression et rupture.
Derrière l’abdication,
Se cachent fracas et cassures.

La vie est un grand paradoxe

Il y a des voies impossibles
Qui nous font sentir plus vivants
Que tous les possibles
Réunis en une seule voie.
Chartrand Saint-Louis

mardi 4 mai 2010

Civilisation (Jaime Torres Bodet)

« Un homme meurt en moi toutes les fois
Qu’un homme meurt quelque part assassiné
Par la peur et la hâte d’autres hommes.
Un homme comme moi : pendant des mois
Caché dans les entrailles d’une mère
Né comme moi
Entre l’espérance et les larmes
Triste d’avoir joui
Et fait de sang et de sels et de temps et de rêves.
Un homme qui voulut être plus qu’un homme
Capable de léguer joyeusement ce que nous laissons aux hommes à venir
L’amour, les crépuscules et les femmes
La lune, la mer, le soleil, les semailles,
Des tranches d’ananas glacées
Sur les plateaux de laque de l’automne,
Le pardon dans les yeux,
L’éternité d’un sourire,
Et tout ce qui vient et qui passe
L’angoisse de trouver
Les dimensions d’une complète vérité.
Un homme meurt en moi, chaque fois qu’en Asie
Ou sur le bord d’un fleuve
D’Afrique ou d’Amérique
Ou au jardin d’une ville d’Europe
La balle d’un homme tue un homme
Et sa mort défait
Tout ce que je croyais avoir hissé
En moi sur des roches éternelles :
La foi en mes héros
Mon goût de me taire sous les pins
L’orgueil que j’avais d’être homme
En entendant mourir Socrate dans Platon,
Et jusqu’à la saveur de l’eau, et jusqu’au clair plaisir
De reconnaître que deux et deux font quatre
Car de nouveau tout est mis en doute
Tout
De nouveau s’interroge
Et pose mille questions sans réponse
A l’homme où l’homme
Pénètre à main armée
Dans la vie sans défense d’autres hommes.
Soudain brûlées,
Les racines de l’être nous étranglent
Et plus rien n’est sûr de soi
Ni dans la semence le germe,
Ni l’aurore pour l’alouette
Ni dans le roc le diamant
Ni dans les ténèbres l’étoile
Lorsqu’il y a des hommes qui pétrissent le pain de leur victoire
Avec la poussière sanglante
D’autres hommes. »
– Jaime Torres Bodet (1902-1974), poète mexicain (Source : Roland Jaccard, L’exil intérieur, Paris : PUF, 1975, fin du livre, non paginée)

lundi 3 mai 2010

Pillow Book (Peter Greenaway)

« The Pillow Book » (1996), film du réalisateur britannique Peter Greenaway.

Scénario librement inspiré par les carnets de chevet de Sei Shônagon.

Ce film poétique d'une grande richesse esthétique aborde la calligraphie en tant qu’objet d’art, tout en explorant le lien qui existe entre le corps et la littérature.

Le réalisateur utilise diverses techniques de l'image, dont un procédé qui consiste à ouvrir plusieurs fenêtres dans une seule, comme cela se fait dans les sites Web multimédias. Au moment de la réalisation du film, ce procédé était novateur.

« The Pillow Book est d'abord un film sur le langage: 27 langues différentes cohabitent sur les corps, dont le yiddish, le français et le japonais, qui, par exemple, n'est pas traduit, exprès. Au spectateur d'écouter et de regarder sans l'aide des sous-titres. »
(Source Internet: Médioni, Gilles, Greenaway dans le corps du texte, L’Express, 16 janvier 1997)

En 1994, l’auteur-compositeur-interprète français Étienne Daho écrit « Blonde » pour Guesh Patti qui devient la chanson du film « The Pillow Book » de Peter Greenaway.

dimanche 2 mai 2010

Vie fantasmatique (Joyce McDougall)

« L'être humain crée toujours quelque chose : une névrose, une perversion, une psychose, une œuvre d'art, une production intellectuelle...

« L'homme "normal", lui, ne crée rien, sinon une "carapace" qui le protège de tout éveil à ses conflits névrotiques et psychotiques. Il respecte les idées reçues comme il respecte les règles de la société; et il ne les transgresse jamais, même en imagination. La saveur de la madeleine ne déclenche rien chez lui, et il ne perdra pas son temps à la recherche du temps perdu. Mais il a quand même perdu quelque chose : cette normalité est une carence qui frappe surtout sa vie fantasmatique. »
Joyce McDougall (« Plaidoyer pour une certaine anormalité », Revue française de psychanalyse, t. XXXVI, mai 1972)