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L’Étranger de François Ozon

En voyant L’Étranger de François Ozon, que j’ai trouvé excellent et fidèle au roman de Camus, on cherche encore à comprendre le geste de Meursault, et rien ne semble l’expliquer, sinon son attitude générale face à la vie : ni froide ni chaude, indifférente à tout. Son existence semble baignée d’une apathie totale. Tuer ou ne pas tuer, aimer ou ne pas aimer, vivre ou mourir, tout paraît placé sur le même pied d’égalité, tant cet individu semble vidé intérieurement. Il est d’une neutralité glaciale ; ses agissements semblent le dépasser. Il n’est intime ni avec lui-même ni avec les autres.

La mort de sa mère en est un exemple frappant : il ne sait pas comment se comporter, on lui dicte les gestes attendus. Il semble ne rien éprouver, et pourtant, plus tard, il finira par penser à elle, allant même jusqu’à la revoir intérieurement, comme s’il vivait à retardement ce qui lui arrive. Ainsi, même s’il n’est pas méchant, il ne donne pas davantage l’impression d’être bon. L’individu qui l’entraîne malgré lui, il ne le juge pas, même lorsqu’il se comporte mal. Il rédige la lettre en sachant très bien qu’elle servira à frapper une femme, et cela ne l’affecte pas. Cette absence de réaction est si sidérante qu’il apparaît presque socialement comme un être dangereux.

Pour lui, la vie ne peut qu’être absurde. Ici ou ailleurs, vivant ou mort, il flotte dans un détachement qui n’a rien du détachement du sage : c’est un retrait absolu du monde. Et pourtant, lorsqu’il affirme que nous sommes tous responsables, tous coupables de l’absurdité du monde, on perçoit qu’il n’est pas totalement insensible au sort des autres. Il se baigne dans son indifférence, mais il conserve une lucidité implacable, blessante, qui nous renvoie à nos propres petitesses. Impossible de ne pas penser à cette scène extrêmement forte et percutante de l’échange avec l’aumônier dans sa cellule.

Le choix du noir et blanc est sublime, et la musique, discrète et très feutrée, est tout à fait dans le ton pour rendre toute l’étrangeté de ce personnage.