mercredi 30 juin 2010

Cybernétique

« Nous sommes des naufragés sur une planète vouée à la mort. »
Norbert Wiener, fondateur de la cybernétique

La cybernétique fournit l’une des principales clés permettant de comprendre la nature des mutations technologiques et culturelles en cours puisqu'elle a joué un rôle de premier plan dans la constitution d’un « paradigme informationnel » qui a germé aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Dès lors, nous sommes entrés dans « un monde sans frontières, tout entier voué à la communication et à l’échange d’informations (...). Un monde rendu plus rationnel par le contrôle et la gestion informationnels. Un monde peuplé d’êtres hybrides tels ces machines intelligentes, ces robots et cyborgs dont les médias annoncent chaque jour les nouveaux exploits. »

En niant l’héritage humaniste tout en promulguant une logique de désubjectivation, la cybernétique a ouvert une brèche profonde au cœur du principe d’humanité. Elle a rejeté les notions d’« autonomie subjective » et d’« intériorité subjective », présumant que « nous n’avons aucune expérience interne de la personnalité des autres ». La transformation radicale de la figure du sujet humain s'est opérée par la transformation de son rapport à la machine. En mettant l’accent sur les messages et les codes, la cybernétique en est venue à annuler les lignes de démarcation entre homme, ordinateur et environnement. Par l’extension de la notion de comportement, elle a inclut la machine dans la catégorie universelle d’« être comportemental ». Cette conception a mené à une « ontologisation » de la machine.

- Contenu et extraits tirés du livre de Céline Lafontaine, La société postmortelle : la mort, l’individu et le lien social à l’ère des technosciences (Paris : Éditions du Seuil, 2008)

Le brillant essai de Céline Lafontaine permet de saisir tous les bouleversements qui affectent les sociétés modernes, dont la logique de désubjectivation et la négation de l’héritage humaniste. Comme le dit l’auteur, lorsque l’on prend conscience du lien traditionnellement établi en Occident entre la mémoire et la subjectivité, on se rend compte de l’ampleur du retournement philosophique induit par la cybernétique.

À lire aussi : Guy Lacroix, Cybernétique et société : Norbert Wiener ou les déboires d’une pensée subversive, Revue Terminal : Technologie de l’information, culture et société, Numéro 61, Automne 1993

lundi 28 juin 2010

Frustration

Le Petit Robert (1993) définit la frustration comme étant l'« état d’une personne frustrée ou qui se refuse la satisfaction d’une demande pulsionnelle ».

Cette définition n'explique pas ce qu'est la frustration et le fait de la réduire au refus de satisfaire une demande pulsionnelle me semble assez réducteur.

D'ailleurs, un ami l’a bien saisi, en m'écrivant ce qui suit :

« Le fait d'avoir une pulsion est perçu comme une mine d'or, un chemin qu'il faut absolument suivre, car si l’on se le refuse, la frustration nous attend à coup sûr.

Il est vrai que ressentir une réelle pulsion dans le monde dans lequel nous vivons, où tout est codifié (profit et perte; bon et pas bon), est assez surprenant. C'est peut-être en raison de sa rareté que l'on se croit obligé de répondre à une demande pulsionnelle.

Mais une pulsion peut être aussi une idée folle qui découle de plusieurs autres idées incohérentes.

Il ne faut pas non plus penser que la pulsion n’a qu’une dimension sexuelle, car si l’on croit cela, l'amertume est au bout du chemin.

Je crois que la frustration est là pour demeurer, car la pulsion n’est trop souvent que la poursuite d'une idée abstraite ou d’un fantasme qui ne s'avère jamais être assez proche du réel pour lui faire échec. »

J’ose croire moi aussi que le phénomène de la frustration est à la fois plus complexe et plus simple que ce qu’en dit Le Petit Robert.

Généralement, nous avons en vue certaines fins personnelles et nous aimons à nous considérer comme le « centre de l’expérience » (à ne pas confondre avec l’égoïsme), mais notre manière d’être présent au monde n'épouse pas forcément ces fins. Soit elle ne nous centre pas suffisamment sur nous-mêmes, soit elle nous centre trop sur nous-mêmes. Dans un cas comme dans l’autre, cette situation engendre du déséquilibre et du mécontentement.

Lorsque notre présence au monde ne correspond pas à ce que nous envisageons ou à ce que nous idéalisons comme mode d’« être au monde », nous nous sentons trahis et nous ne sommes plus prêts à accueillir les expériences qui s’offrent à nous. Il en résulte des refus et des résistances qui nourrissent la frustration.

La frustration naît de cette dichotomie entre ce que la personne perçoit et la réalité. La personne frustrée se refuse à admettre que vivre ne se réduit pas à sa seule disposition à vouloir et à agir.

vendredi 25 juin 2010

Jugement de goût

« Je ne comprends rien au succès de Faulkner, du baseball, de Bob Hope, d’Henry Miller, de Shakespeare, d’Ibsen, des pièces de Tchékhov. G.B. Shaw me fait bâiller. Tolstoï aussi. Guerre et Paix est mon bide le plus sanglant depuis Le Manteau de Gogol. Mailer*, j’en ai déjà parlé. Bob Dylan, à mon avis, en rajoute, mais je dirai que Donovan a du style. Je n’y comprends rien. Boxe, rugby, basket fonctionnent à l’énergie. Hemingway jeune était bon. Dosto très dur. Sherwood Anderson les yeux fermés. Le Saroyan jeune. Le tennis et l’opéra vous vous les gardez. Les belles bagnoles, du balai. Le fétichisme, mouais. Bagues, montres, mouais. Le très jeune Gorki. D.H. Lawrence, d’accord, Céline pas de problème. Merde aux œufs brouillés. Artaud quand il s’énerve. Ginsberg à petites doses. La lutte gréco-romaine – hein??? Jeffers, évidemment. Et ainsi de suite, et qui a raison ? Moi, bien sûr. Mais oui, bien sûr. »
Charles Bukowski (« Carnets d’un suicidé en puissance », dans Contes de la folie ordinaire. Paris : Grasset : Le Sagittaire, 1981, p. 175)

[*] « Un type m’apporte un bouquin de Norman Mailer. Ça s’appelle Chrétiens et Cannibales. Putain, il empile les mots. Pas de force, pas d’humour. Je ne comprends pas ça. Il dégobille les mots, n’importe quel mot, n’importe quoi. C’est ça qui arrive quand on devient célèbre ? La chance qu’on a, toi et moi ! »
ibid., p. 172

Je ne partage pas entièrement ce jugement de goût de Bukowski. Miller, j'adore et je comprends qu'il soit devenu célèbre. La Crucifixion en rose est une trilogie magnifique. Dostoïevski n'est pas très dur. J'ai plongé dans L'Idiot et je l'ai lu en trois jours. Mémorable expérience ! Ça ne m'étonne pas d'apprendre que Freud fut fortement influencé par la profondeur d'analyse de cet écrivain russe. Yourcenar me ravit pour l'étendue de sa culture, son écriture et l'acuité de sa pensée. J'aime Montherlant et sa misogynie ne m'atteint pas. Watts et Krishnamurti, pas de problème. Stravinski et Gainsbourg les yeux fermés. Rufus Wainwright aussi. Rimbaud et Prévert à bonnes doses. Modigliani, n’importe quand. Tout Picasso. Lou Salomé pour son indépendance d'esprit et de moeurs. Bobin, je regrette de le dire, m’endort au bout d’un moment. Schmitt me fait bâiller. Del Vasto pour Le pèlerinage aux sources. Très certainement David-Néel et ses journaux de voyage. Schopenhauer, à petites doses, Sade aussi. Hesse et Kundera, sans hésitation. Falardeau au Temps des bouffons était percutant. Mankell, ses polars surtout. La littérature africaine francophone et la fraîcheur de l'imaginaire. Woody Allen et son personnage névrotique, bourré de questionnements existentiels, en quête de sens, qui tourne tout en dérision. Sa période référant à Bergman est très bonne, mais rien ne vaut Bergman lui-même. Bukowski et son irrévérence, d’accord. Nietzsche, évidemment, pour le remue-ménage des pensées. Pourquoi pas Wittgenstein et son Tractatus logico-philosophicus : avec lui, l'exercice logique devient un jeu. Les foulards, les chapeaux, je les garde. Merde aussi aux œufs brouillés. Et j'en passe, et qui a raison ?

mercredi 23 juin 2010

Autodéfense intellectuelle

« La première chose qu'il faut faire, c'est prendre soin de votre cerveau. La deuxième est de vous extraire de tout ce système [d'endoctrinement]. Il vient alors un moment où ça devient un réflexe de lire la première page du L.A. Times en y recensant les mensonges et les distorsions, un réflexe de replacer tout cela dans une sorte de cadre rationnel. Pour y arriver, vous devez encore reconnaître que l'État, les corporations, les médias et ainsi de suite vous considèrent comme un ennemi : vous devez donc apprendre à vous défendre. Si nous avions un vrai système d'éducation, on y donnerait des cours d'autodéfense intellectuelle. »
Noam Chomsky (citation puisée dans Petit cours d'autodéfense intellectuelle de Normand Baillargeon, Montréal : Lux éditeur, 2005, p. 9)

À voir:

Chomsky & compagnie (2008) : film documentaire réalisé par Daniel Mermet et Giv Anquetil, sous forme d'entretiens avec Noam Chomsky.

À lire:

Baillargeon, Normand et David Barsamian. Entretiens avec Chomsky. Montréal : Éditions Écosociété, 2002, 246 p.

vendredi 18 juin 2010

Conscience dispersée

« Nos esprits sont moins contemplatifs que fébrilement dispersés entre consultations instantanées de messagerie, brefs coups de téléphone et visites éclairs de tel ou tel site Internet. Dans ce contexte, c’est le flux même de la conscience qui est atteint.

Au début du XXe siècle, le philosophe allemand Edmund Husserl avait voulu identifier le cœur de toute réalité. Il l’avait découvert dans la conscience, plus précisément, dans la dimension temporelle de celle-ci. Au fondement de toute chose, il y a ce qu’il appelle le « présent vivant », ce socle de continuité a minima qui me permet de relier ce qui vient de se passer à ce qui va arriver, de suivre la trame du temps qui passe.

Face à la multiplication incontrôlée des sollicitations électroniques, ce noyau de notre rapport à nous-même et au monde est menacé d’implosion. L’individu hypermoderne, soumis à des stimulations diverses depuis son plus jeune âge, peine à soutenir son attention sur le même objet. »

– Michel Eltchaninoff, « Vous avez dit aliénations ? Indépendants et salariés témoignent », Philosophie Magazine, Dossier : « Le travail nuit-il à la santé? », mensuel numéro 39, mai 2010, p. 51-52

mercredi 16 juin 2010

Échelle des plans cinématographiques

Qu’est-ce qu’un plan ?

C’est tout ce qui se passe devant la caméra, depuis le déclenchement du mécanisme jusqu’à l’arrêt. Le plan est limité dans l’espace (« dimension ») et dans le temps (« durée »).

Cadrage et échelle des plans :

Plan d’ensemble ou plan général : Il embrasse tout un paysage dont il veut montrer l’ampleur.

Plan de demi-ensemble : Il prend une portion plus réduite d’espace que le plan d’ensemble.

Plan moyen : Il capte le personnage en pied.

Plan italien : Il prend le personnage aux genoux.

Plan américain : Il prend le personnage à mi-cuisse.

Gros plan demi-rapproché : Il prend le personnage à la taille.

Plan rapproché : Il prend le personnage à la poitrine.

Gros plan : Attention sur le visage ou une expression.

Insert (ou Très gros plan) : Permet de saisir un détail d’un objet ou d’un visage.


Source : Cours d’introduction au langage cinématographique (CIN-15593)

lundi 14 juin 2010

Néolibéralisme

Points de vue fort pertinents de Noam Chomsky et de Ignacio Ramonet sur l'affaiblissement de la démocratie et la pensée unique dans le contexte du néolibéralisme.

Extraits du film « L'encerclement : La démocratie dans les rets du néolibéralisme », film documentaire réalisé par Richard Brouillette en 2008.


Extrait du film «L'encerclement» from Blues de ville on Vimeo.


Extrait du film «L'encerclement» (2) from Blues de ville on Vimeo.

D'autres longs extraits de ce film sont accessibles sur le Web: Pensée unique - partie 1 et Pensée unique - partie 2. On y entend, entre autres, Omar Aktouf et Normand Baillargeon.

vendredi 11 juin 2010

Double répression

« La double répression : la perte de maîtrise sur soi, reprise par l'autre qui l'exerce à sa guise contre soi. »
Chartrand Saint-Louis

mercredi 9 juin 2010

Année dernière à Marienbad (Alain Renais)

L’Année dernière à Marienbad (1961) du réalisateur français Alain Renais.

Un objet, un geste, un décor, une attitude, le moindre détail à son importance dans ce film poétique aux somptueuses images.

Le doute persiste quant à l'interprétation du film : Vie réelle ou imaginaire, vérité ou mensonge, présent ou passé, bluff ou destin.

Tous les éléments sont donnés, mais il reste au spectateur de conclure, puisqu’il est le coauteur de ce film.

Bande annonce

lundi 7 juin 2010

Intelligence

« L'intelligence, c'est comprendre avant d'affirmer. C'est, dans une idée, de chercher à aller plus loin, de chercher la limite, de chercher son contraire... Par conséquent, c'est de comprendre les autres. »
Roger Leenhardt (réalisateur français incarnant son propre rôle dans le film Une femme mariée (1964) de Jean-Luc Godard)

vendredi 4 juin 2010

Pointe gaspésienne

La pointe gaspésienne est la région la plus visitée de la Gaspésie. C’est explicable, elle recèle des joyaux tels que Percé et Gaspé.

Percé est un village des plus pittoresques d’où partent les bateaux pour l’Île-de-Bonaventure, là où les fous de Bassan nichent en grand nombre. Il faut absolument faire une randonnée au Mont Saint-Anne (qui domine le village) et un arrêt obligé au restaurant de l'Auberge du Gargantua.

Gaspé est l’un des premiers endroits que Jacques Cartier (navigateur et explorateur français) visita et où il fit ériger une croix (24 juillet 1534). Érigé sur la pointe Jacques-Cartier, le Musée de la Gaspésie mérite plus qu'un détour. Et il est impossible pour moi de penser à Gaspé sans l'associer au Café des artistes.

Non loin de Gaspé, il y a deux magnifiques plages: Penouille et Haldimand. L'eau est assez clémente pour permettre la baignade, puisque ces plages se situent dans une baie.

Autre admirable endroit : le Parc national de Forillon. Ce parc offre des points de vue à couper le souffle sur la mer et les falaises escarpées.


D'autres photographies de la Gaspésie sur Le Portail d’Albert.

mercredi 2 juin 2010

Intempéries affectives

« Les intempéries affectives sont les choses les plus belles et les plus émouvantes de la vie, celles qui font de nous un être accompli, chanceux et parfois heureux.

Même le démon de minuit est un événement magnifique qu'il ne faut pas manquer de vivre, si l’on ne veut pas passer à côté de la vie, à côté de soi-même.

Après tout, la finalité de l'existence n'est-elle pas de vivre sa vie selon les mouvements de son cœur ?

Je crois que l’on se mentirait en suivant le chemin qui n'est pas celui des sentiments. La vie n'est faite que de tracas, de tempêtes émotionnelles et de tremblements de coeur, et l'amour et l'amitié que nous éprouvons à l'égard des êtres qui nous sont chers n'ont rien à voir avec ces intempéries affectives.

À mon sens, on peut et on a le droit d'aimer et d'être aimé sans pour autant blesser ceux à qui l’on tient et qui nous sont très chers.

La liberté, selon la définition de Sartre, se prouve en se réalisant à travers les événements et ce qui nous advient, cependant, le choix ne doit pas porter atteinte ni à soi-même ni aux autres: la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres.

La vie est faite d'interminables choix, souvent pénibles et surtout cruels!

Le temps sait apaiser les esprits, mais saura-t-il apaiser les coeurs?! »
– F.G.