samedi 27 décembre 2014

«Adaptation» (2002) et l'orchidée fantôme

Je recommande de voir le film américain « Adaptation » (2002) de Spike Jonze avec Nicolas Cage et Meryl Streep. C'est un film inventif qui porte sur les difficultés d'adaptation d'un récit au cinéma, soit celui d'un voleur d'une orchidée rare et protégée, l'orchidée fantôme (dendrophylax lindenii), que l'on trouve dans les marais de la Floride, son habitat naturel. Cette orchidée est vraiment très belle et quelque peu étrange. Le récit au fondement de ce film est celui de la journaliste américaine Susan Orlean, Le voleur d'orchidées : Une histoire vraie, Paris : Balland, 1999.

mardi 16 décembre 2014

Pesanteur et temps

« La pesanteur et le temps sont liés par un rapport profond. Les horloges sont mues par des poids, et c'est même vrai du cadran solaire. Aussi l'effort pour suspendre le cours du temps est-il d'abord dirigé contre la pesanteur; l'esprit veut prendre son essor par-dessus le temps, en se dépouillant de la consciense écrasante de la pesanteur, en se libérant d'elle; dans l'ivresse, dans le songe, dans l'étreinte amoureuse, la méditation, l'extase, et surtout dans la mort qui rejette le corps, support de la pesanteur, et qui anéantit le temps.

Nous nous représentons la liberté et le plaisir comme légers, la douleur comme lourde. La liberté est maîtresse du temps, qui fuit en elle, insensiblement, et qui s'étire dans les moments de captivité. Le plaisir fait que les heures s'envolent; dans la souffrance, elles deviennent interminables. »

- Ernst JÜNGER, La cabane dans la vigne, journal 1945-1948, Christian Bourgeois éditeur, 2014, p. 496

dimanche 7 décembre 2014

Je marche parce que...

- c'est la moindre des choses lorsque l'on est un humain. Les homo sont devenus sapiens en se dressant. La sagesse nous est venue de la marche.

- un jour nous devrons nous y remettre ! Nous avons un peu oublié que la fête ne va pas durer. En cent ans, l'humanité a consommé la moitié des réserves estimées d'hydrocarbures. Dans trente ans, nous serons neuf milliards d'humains assoiffés de bien-être.

- c'est désuet. La marche me semble la plus agréable manière de s'afficher antimoderne et de refuser les diktats d'un monde soumis à la technique. Marcher, c'est célébrer la lenteur dans un monde qui s'agite; accepter l'ennui dans une société qui ne croit qu'au divertissement; s'adonner à un plaisir modeste dans un système où tout se paie ; se replier dans ses pensées dans le brouhaha ambiant ; chercher l'imprévu dans une nation guidée par le principe de précaution ; accueillir le local dans une humanité droguée par l'illusion de la globalité. Enfin, ne compter que sur soi. Flâner, courir les bois, se promener, musarder sont des actes de liberté, minuscules certes, mais qui appartiennent à celui qui les accomplit.

- cela me donne des idées. Marcher éclaircit l'esprit, favorise la mécanique de la pensée, libère du temps de cerveau disponible. L'agréable régularité de la foulée rassérène les êtres fébriles : le corps est occupé, l'esprit peut divaguer. Marcher, c'est donner à l'esprit l'occasion d'exercer son office.

- je marche pour demeurer maigre. L'ascèse physique est le miroir de l'ascèse spirituelle et si l'on veut alléger sa pensée, il faut se dégraisser le corps. La marche à pied affûte le corps et décape l'esprit. La marche est la diététique du mouvement. La marche à pied est un alambic qui distille les scories du corps. La route purge.

- la marche ralentit le temps. Parce que le marcheur médite pour échapper à l'ennui. Il mesure l'espace au rythmne de sa foulée. Le lent défilement du paysage auquel il s'intègre constitue une distraction. Il fait l'expérience d'un effort dont la halte du soir marquera le terme. Il sait que la patience est l'unique moyen de triompher de l'immensité. En chemin, demain n'existe pas; seules sont dignes d'intérêt les péripéties de l'instant. La marche consiste à retrouver le temps perdu.

- la marche me réconcilie avec la nature. Marcher est l'unique manière de voir. Qu'est-ce que voir ? Se donner la possibilité de changer d'échelle, de contempler avec une pareille attention des choses aussi différentes que la forme d'un nuage, les nuances de la lumière, la course d'un insecte et la révérence d'une corolle de fleur au vent du soir.

- les gens me parlent plus gentiment lorsque je vais à pied. Le marcheur ne fait pas peur : il est vulnérable, lent et fatigué. Il a des choses à raconter, il vient de loin, il ne s'attarde pas, il offre l'occasion d'une conversation et il repart. Le marcheur est le contraire du parasite, il passe sur la peau de la Terre, on le salue, on l'encourage, on lui jette quelques mots. Tout cela ne va pas bien loin et ne coûte à personne.

- c'est un jeu. Le jeu de l'oie géographique. L'oeil projette le corps et cherche à déchiffrer la voie. Plus tard, le corps confirmera si l'oeil a eu raison.

- marcher m'aide à conduire ma vie. Je dois à la marche de remettre régulièrement de l'ordre dans ma vie. Faites l'expérience : lorsque s'offrent à votre décision les termes d'une alternative, partez faire quelques kilomètres. Demandez à la marche de vous octroyer un peu de son pouvoir d'éclaircissement. Ne revenez pas chez vous avant d'avoir la réponse. Puisque une seule décision prélude à l'infléchissement de nos destins, autant qu'elle soit prise sur un chemin joli alors que la lumière illumine les eaux d'un canal, filtrée par le feuillage des peupliers bruissants...

- c'est romantique. J'aime méditer sur la figure du wanderer, cet archétype littéraire, mis en musique par Schubert, décrit par Hesse, peint par Friedrich. J'aime ce jeune homme battant campagne, sans espoir et sans but, la poésie aux lèvres, le coeur gonflé de joie triste. Il ne possède rien, il ne veut pas changer le monde mais faire la révolution en lui.

- cela ne laisse pas de traces. Et l'on oublie que certains êtres - les vagabonds, les trolls, les musiciens ambulants et les marcheurs au long cours - se satisfont de laisser dans leur sillage la simple empreinte de leurs pas que, bien vite, la vent et la pluie effaceront.

- je ne peux pas faire autrement, parce que je ne sais rien faire d'autre, parce que je ne suis bon qu'à ça, parce que les routes et les chemins ne sont pas faits pour les chiens et parce que l'évolution m'a doté de deux jambes... »

- Sylvain TESSON, « Je marche donc je suis » dans Géographie de l'instant, Éditions des Équateurs, 2012, c2014 (Pocket), p. 381 à 389 (extraits choisis)