vendredi 3 avril 2020

Agitation sur place
(mouvement vers l'immobilité)

« Ma volonté d'éprouver ne se traduit pas par une tendance à agir vers l'inconnu, mais par une tendance à m'agiter dans ce que je connais avec l'espoir d'y découvrir ma pure affirmation. Si j'examine loyalement ma vie passée, j'y vois jouer ma tendance à la répétition; à mesure que coulaient mes années, je me suis fixé de plus en plus dans certaines relations stéréotypées avec le monde extérieur.

Si je suis ambitieux, c'est-à-dire si je trouve dans le fait de dominer autrui un sentiment d'affirmation, je persévère dans la recherche du pouvoir; j'ai eu cent fois l'occasion de constater que cette expérience ne me donne pas la parfaite et définitive conscience d'« être » qui est mon but réel; je continue pourtant à m'agiter dans cette expérience avec l'espoir d'atteindre ce but.

Si je suis avide de richesses, je continue de même à m'agiter pour l'obtention ou la conservation de mes richesses, bien que celles-ci ne m'aient jamais donné la parfaite satisfaction; c'est-à-dire que je me fixe dans l'« état » qui est lié pour moi au fait de posséder quelque chose.

Si je suis masochiste, c'est-à-dire si j'envisage mon affirmation dans le fait de supporter victorieusement la malveillance d'autrui ou du destin, je persévère dans mon « état » douloureux avec l'espoir d'en éliminer un jour toute la négativité.

L'instabilité de certains êtres n'est pas une exception à cette loi; ils répètent inlassablement l'expérience de changer de résidence, ou de métier, ou d'amis, etc.; malgré les apparences, il s'agit encore là d'une agitation sur place. Les gestes que je fais et qui semblent manifester une activité intérieure sont seulement des sauts d'un « état » à un autre « état ».

(...)

Ma volonté d'éprouver – agitation sur place, c'est-à-dire à la fois mouvement et fixité – explique mon attitude envers le temps. (...) Théoriquement, je bouge avec ma durée et je vis par conséquent dans un présent sans cesse nouveau; pratiquement, je m'immobilise dans ma durée qui s'écoule malgré moi et je la vis dans un rêve d'avenir sans cesse répété.

(...)

Ma volonté d'éprouver me projette nécessairement dans l'avenir et il m'est impossible, dans cette attitude, de vivre consciemment l'instant présent. »

– Hubert Benoit, Lâcher prise : théorie et pratique du détachement selon le Zen, 4e édition, Paris: Le courrier du livre, 1985, p. 47-48

mercredi 1 avril 2020

La culture du silence

« Laisser parler ce qui se tait. »

« La maturité ? Qu’est-ce donc ? Le vaste silence. »

« Il devint tout à fait silencieux, ou plutôt, ce qui est encore plus opposé aux discours, il devint "écoutant".  »

– Karlfried Graf Dürckheim, Le Japon et la culture du silence, Paris : Le courrier du livre, 1985, p. 61, 71 et 74

lundi 30 mars 2020

Vers de la Bhagavad-Gita

« Ce qui est nuit pour les êtres est un jour où marchent les clairvoyants qui se sont surmontés eux-mêmes. »

« Tout près du renoncement est la béatitude. »

« Ce qui est ne peut cesser d'être. »

– Extraits du livre d'Alexandra David-Néel, Journal de voyage (t. 1) : Lettres à son mari, Paris : Librairie Plon, 1975, p. 112 et 245 ET Immortalité et réincarnation. Doctrines et pratiques : Chine - Tibet - Inde, Monaco : Éditions du Rocher, 2000, p. 157

dimanche 29 mars 2020

Le non-agir taoïste

« La doctrine fondamentale du Taoïsme est le non-agir. C'est celle qui ressort des déclarations du Tao te king et des enseignements basés sur cet ouvrage.

Le Tao te king est le Livre du Tao et le Tao c'est, littéralement, la Voie, mais dans sa signification généralement acceptée par les Chinois, le Tao, c'est l'Être en Soi, analogue au Brahman du Védanta indien.

Cet ouvrage est attribué à Lao Tze, un personnage émergeant d'un voile épais de légendes et duquel, en fait, nous ne savons rien, sinon que les anciens auteurs chinois le mentionnent comme ayant vécu vers le VIe siècle avant J.-C.

(...)

Il n'est pas certain que Lao Tze ait innové en prêchant la doctrine du non-agir. Il semble que les Chinois ont toujours été portés à croire que le jeu naturel des choses réglait leur comportement, sans qu'aucun Pouvoir existant en dehors d'elles les régisse. Si l'homme s'immisce dans cet ordre naturel, s'il prétend y apporter des changements, des améliorations, il le trouble et il en résulte un désordre funeste.

Ceci étant admis en ce qui concerne le monde physique : la succession des saisons, les marées, les mouvements des astres, etc., les taoïstes étendent la même conception au plan mental. Il faut laisser demeurer l'esprit dans son état naturel, ne pas l'agiter par des conflits de pensées, par la confection d'idées, etc.

C'est en cela que consiste le non-agir taoïste. Il ne faut pas se laisser tromper par l'expression non-agir et s'imaginer que celui qui pratique le non-agir cesse toute activité matérielle apparente et demeure dans l'inertie. Il n'est point question de cela. Il vaque à ses occupations habituelles, à celles, intellectuelles ou matérielles, que comporte la situation dans laquelle il se trouve, mais son attitude d'esprit diffère de celle de l'homme qui croit diriger les événements qui l'intéressent ou ceux qui affectent le milieu dans lequel il se trouve. Il comprend qu'il ne dirige pas plus le cours de ceux-ci que les astres ne dirigent, consciemment, leurs révolutions ou que les saisons ne règlent leur cours. Il comprend qu'il participe à la Vie éternelle et inconcevable du Tao et que, comme l'Existence elle-même, il est éternel mouvement, sans agir. »

– Alexandra David-Néel, Immortalité et réincarnation. Doctrines et pratiques : Chine - Tibet - Inde, Monaco : Éditions du Rocher, c1978, 2000, p. 43, 45-46

samedi 28 mars 2020

jeudi 26 mars 2020

Vivre est naître à chaque instant

« La naissance n'est pas un acte. C'est un processus. Le but de la vie est de naître d'une manière plénière et son drame est que la plupart d'entre nous meurent avant même d'être nés. Vivre est naître à chaque instant. La mort survient quand la naissance s'arrête. Physiologiquement, notre système cellulaire est un processus de naissance ininterrompue. Psychologiquement, beaucoup d'entre nous, arrivés à un certain point, cessent de naître. Certains sont totalement mort-nés, ils poursuivent une vie physiologique alors que mentalement leur désir serait le retour au sein de la mère, à la terre, aux ténèbres, à la mort. (...) Bien d'autres encore progressent sur le chemin de la vie, mais sans parvenir à trancher le cordon ombilical. Ils demeurent symbiotiquement reliés à la mère, au père, à la famille, à la race, à la position, à l'argent, aux dieux, etc. Jamais ils ne viennent au jour en tant que pleinement eux-mêmes, aussi ne parviennent-ils jamais à naître pleinement.

La réponse au problème de l'existence que représente une tentative de régression peut assumer diverses formes. Mais elles ont toutes en commun le fait qu'elles aboutissent à l'échec et la souffrance. »

– Erich Fromm, "Psychanalyse et Bouddhisme Zen", dans D.T. Suzuki, E. Fromm et R. DeMartino, Bouddhisme Zen et psychanalyse, Paris : PUF, 1971 (coll. Quadrige), p. 98-99

lundi 23 mars 2020

L'éternelle histoire de tous, l'inéluctable destin

« On dit : Ah! si je n'étais pas parti, si je n'avais pas ouvert la main et laissé échapper ce qu'elle tenait, si je n'avais pas renoncé ! Eh! bien, si l'on n'était pas parti, les choses seraient parties, si l'on n'avait pas ouvert la main, ce que l'on y tenait serré, comme le sable fin des dunes, se serait échappé entre nos doigts vainement crispés. Si l'on n'avait pas renoncé, les autres, êtres ou choses, auraient renoncé à nous. L'eau du torrent coule, coule, les mondes tournent, tout se meut, tout passe, tout se transforme; l'immobilité, la stabilité, sont rêves de fous. (...) Tout est impermanent. Il faut se résigner à cette loi ou bien passer au-delà d'elle, mais elle signifie passer au-delà du monde, au-delà de la vie et de la mort, au-delà de l'illusion du "Moi". »

– Alexandra David-Néel, Journal de voyage (t. 1) : Lettres à son mari, Paris : Librairie Plon, 1975, p. 385

vendredi 20 mars 2020

mardi 17 mars 2020

Réflexion héraclitéenne

« Présents, ils sont absents. »

« Ne sachant pas écouter, ils ne savent pas parler : sans intelligence, quand ils sont écoutés, à des sourds ils ressemblent. »

« Ce qu'ils font éveillés leur échappe, tout comme leur échappe ce qu'ils oublient en dormant. »

– Héraclite, citations puisées dans le livre de Christian Miquel, La quête de l'exil (Pratique de l'exil), Paris : L'Harmattan, 1996, p. 70

samedi 14 mars 2020

Le bien-être

« Le bien-être est l'état de celui qui est arrivé au plein développement de sa raison. Raison, ici, n'est pas pris dans le sens d'un simple jugement intellectuel, mais dans celui de la réalité appréhendée en « laissant les choses être » (selon les termes de Heidegger) ce qu'elles sont. Le bien-être n'est accessible que dans la mesure où le narcissisme personnel a été dépassé, dans la mesure où l'on se fait ouvert, coopérant, sensible, éveillé, vide (dans le sens Zen du mot). Le bien-être signifie être pleinement, affectivement, relié à l'homme et à la nature.

(...)

Le bien-être signifie être totalement né, devenir réellement ce que l'on est potentiellement. Cela signifie aussi posséder la pleine capacité d'éprouver joie et douleur, ou, pour l'exprimer mieux encore, de s'éveiller de cette demi-somnolence dans laquelle vit l'homme moyen, et d'atteindre enfin le réveil total. Cela signifie en plus d'être créatif. C'est-à-dire de réagir et de répondre à moi-même, aux autres, à toutes les choses existantes. De réagir et de répondre en tant que l'homme total que je suis, à la réalité de chacun et de chaque chose tels qu'ils sont en eux-mêmes.

(...)

Le bien-être, en fin de compte, signifie laisser tomber son Ego personnel, renoncer à l'avidité. Cesser de poursuivre la conservation et l'accroissement de l'Ego. Il signifie être, et s'éprouver soi-même dans l'acte d'être et non dans celui d'avoir, d'entasser, de convoiter, d'utiliser. »

– Erich Fromm, "Psychanalyse et Bouddhisme Zen", dans D.T. Suzuki, E. Fromm et R. DeMartino, Bouddhisme Zen et psychanalyse, Paris : PUF, 1971 (coll. Quadrige), p. 102

mercredi 11 mars 2020

lundi 9 mars 2020

L'engourdissement intérieur
(la maladie du siècle)

« [D]es nouveaux « patients », dont le comportement est normal, qui ne sont pas malades dans le sens conventionnel du terme, mais qui souffrent de la « maladie du siècle », de ce malaise, de cet engourdissement intérieur (...). Ces nouveaux « patients » viennent trouver l'analyste sans trop savoir ce dont ils souffrent. Ils se plaignent de dépression, d'insomnie, de leur vie conjugale malheureuse, de leur travail sans joie, et de toutes sortes de troubles similaires. Ils s'imaginent que l'un ou l'autre de ces symptômes constituent leur vrai problème et qu'être débarrassés de ce trouble particulier résoudrait leur malaise. Ces malades, toutefois, ne s'aperçoivent pas que leur problème n'est pas celui de leur dépression, de leur ménage, de leur insomnie, ou de leur travail. Les différents motifs de plaintes ne sont que la forme consciente par laquelle notre culture leur permet d'exprimer un trouble bien plus profond, trouble commun aux différents patients qui s'imaginent consciemment souffrir de tel ou tel symptôme particulier. Leur souffrance commune est celle d'une aliénation d'eux-mêmes, de leur prochain, de la nature. C'est le sentiment que la vie leur file comme du sable entre leurs doigts, et qu'il leur faudra mourir sans avoir vécu. C'est le sentiment qu'au milieu de l'opulence ils vivent néanmoins sans aucune joie.

Que peut apporter l'analyste à ceux qui souffrent de cette « maladie du siècle » ? Cette aide différera et doit différer de la « cure » destinée à écarter les symptômes pathologiques de ceux qu'afflige un comportement socialement anormal. Pour ceux qui souffrent de cette aliénation, la guérison ne consistera pas dans l'absence de maladie, mais dans la présence du bien-être.

(...)

La première approximation d'une définition du bien-être pourrait se formuler ainsi: le bien-être, c'est être en accord avec la nature de l'homme.

(...)

L'existence humaine pose une question. Sans qu'il y aille de sa volonté, l'homme se trouve précipité dans la vie. Il en est retiré toujours sans qu'il y aille de sa volonté. Contrairement à l'animal qui trouve en ses instincts un mécanisme intrinsèque d'adaptation à l'environnement et vit complètement intégré à la nature, l'homme est dépourvu de ce mécanisme instinctif. Il lui faut vivre sa vie. Il n'est pas vécu par elle. Il est dans la nature, et cependant la transcende. Il a conscience de lui-même et cette conscience de lui-même comme entité séparée lui donne un intolérable sentiment de solitude, d'égarement, d'impuissance. Le fait même d'être né pose un problème. Au moment de sa naissance, la vie pose une question à l'homme. À cette question, il lui faut répondre. Il lui faut répondre à chaque instant de sa vie. Ce n'est ni son esprit, ni son corps qui doivent répondre. C'est lui, l'individu qui pense et rêve, qui mange et boit, pleure et rit – l'homme dans sa totalité – qui doit répondre. Et la question est celle-ci : Comment surmonter ce que crée cette expérience de la séparation, emprisonnement, souffrance, honte ? Comment trouver l'union avec nous-même, avec notre prochain, avec la nature ?

La question est toujours la même. Cependant, il y a plusieurs réponses ou plutôt, fondamentalement, il n'y en a que deux. La première est le dépassement de la séparation et le retour à l'unité par régression au stade d'unité préexistante à l'apparition même de la conscience, c'est-à-dire avant la naissance de l'homme. L'autre consiste à devenir totalement né, à développer sa conscience, sa raison, sa capacité d'amour au point de parvenir à dépasser son propre conditionnement égocentrique, à accéder à une harmonie nouvelle, à une nouvelle unité avec le monde. »

– Erich Fromm, "Psychanalyse et Bouddhisme Zen", dans D.T. Suzuki, E. Fromm et R. DeMartino, Bouddhisme Zen et psychanalyse, Paris : PUF, 1971 (coll. Quadrige), p. 95-98 (extraits)

samedi 7 mars 2020

L'intuition
(le silence de la présence)

« Ce que les philosophes ont improprement appelé l'intuition, mot qui substantifie dans les catégories d'une faculté abstraite le simple acte de présence et d'attention aux choses, se déroule à un niveau préconceptuel, et donc en dehors des catégories du langage; plus encore, on pourrait même dire que c'est finalement à cette simple attention aux choses que vise tout langage poétique authentique, qui ne parle au fond que pour mieux laisser éclore le silence de la présence. »

– Christian Miquel, La quête de l'exil (Pratique de l'exil), Paris : L'Harmattan, 1996, p. 80

jeudi 5 mars 2020

Zen et psychanalyse
(points de similitudes ou d'affinités)

« - Orientation éthique commune : le dépassement de l'avidité, que ce soit une avidité de biens matériels ou de gloire ou de tout autre objet de convoitise. (...) [D]ans la psychanalyse, l'avidité est conçue comme un phénomène pathologique qui apparaît chez l'individu dont les capacités d'activité et de création ne sont pas développées.

- Indépendance affirmée vis-à-vis de toute forme d'autorité. (...) Dans ces deux systèmes, un guide est nécessaire, un homme qui soit passé par l'expérience que le patient (ou le disciple) doit entreprendre sous sa direction. (...) Le maître Zen, et l'on peut en dire autant de l'analyste, connaît davantage et peut ainsi avoir un jugement certain, ce qui ne signifie pas le moins du monde qu'il impose ce jugement à son disciple. (...) [E]n dépit de tout le désir du maître de l'aider, c'est à lui de veiller sur lui-même. Personne d'entre nous ne peut sauver l'âme d'un autre. Il faut se sauver soi-même. Le seul rôle que le maître puisse jouer est celui d'un guide de montagne (...).

- Méthode d'« enseignement » : celle du Zen est d'acculer le disciple. Le koan lui interdit toute échappatoire intellectuelle. Le koan ressemble à une barrière qui empêche toute fuite éventuelle. (...) L'analyste doit écarter l'une après l'autre toute tentative de rationalisation, toute béquille, jusqu'au moment où le patient ne parviendra plus à se dérober et, forcé de percer à travers les fictions qui lui encombrent l'esprit, débouchera enfin dans l'expérience de la réalité, c'est-à-dire deviendra conscient de ce dont il n'état pas conscient auparavant. »

– Erich Fromm, "Psychanalyse et Bouddhisme Zen", dans D.T. Suzuki, E. Fromm et R. DeMartino, Bouddhisme Zen et psychanalyse, Paris : PUF, 1971 (coll. Quadrige), p. 138-142 (résumé et extraits)

mardi 3 mars 2020

La clarté naturelle
(exercice de méditation)

« L'esprit est sans cesse en mouvement, il engendre continuellement des pensées comme l'océan produit des vagues, et on ne peut pas plus arrêter les pensées que les vagues de l'océan. Laisser l'esprit reposer dans son état naturel n'a rien à voir avec le fait de mettre un terme aux pensées. La méditation bouddhiste n'a absolument pas pour but de rendre l'esprit vide, car il est impossible de méditer sans pensées. (...)

Par ailleurs, vous constatez peut-être que, dès que vous observez une pensée, celle-ci s'évanouit comme un poisson qui plonge soudainement dans les eaux profondes. C'est une bonne chose. Tant que vous maintenez un état d'attention ou de conscience nue, même si les pensées vous échappent, vous faites l'expérience de la clarté spontanée et de la vacuité de votre esprit dans son état naturel. Le véritable but de la méditation est de demeurer dans la conscience nue, quoi qu'il se passe ou ne se passe pas dans l'esprit. Peu importe ce qui émerge en vous, restez simplement ouvert et présent à ce phénomène, et laissez-le disparaître de lui-même. Si rien ne se produit, ou si les pensées s'évanouissent avant que vous ne les ayez remarquées, demeurez simplement dans cette clarté naturelle. »

– Yongey Mingyour Rinpotché, en coll. avec Eric Swanson, Bonheur de la méditation, trad. de l'anglais (États-Unis) par Christian Bruyat, Paris: Fayard, 2007, p. 167-168

samedi 29 février 2020

vendredi 28 février 2020

Vision généalogique de la réalité
(décomposition des événements)

« Cherchez toujours comment les choses se sont produites, leur émergence : suivez vos sentiments à la trace, repérez leurs flux et leurs intensités, mais aussi ceux des « autres » que vous croisez dans la vie.

C'est aussi la leçon qu'avait enseignée le Bouddha : il ne suffit pas de se dire que le réel est simple et qu'il suffit de le vivre. Pour arriver à cette fin, il faut sans cesse pister les menées du Moi et du désir de figement de l'être, les débusquer inlassablement, en reconstituant la généalogie de tout vécu. Tel était le pratityasamutpada, deuxième pilier complétant l'attention et invitant à décomposer sans cesse, de manière généalogique et critique, tout ce qu'on vit. »

– Christian Miquel, La quête de l'exil (Pratique de l'exil), Paris : L'Harmattan, 1996, p. 33

jeudi 27 février 2020

La vieillesse

« Les gens ne songent pas souvent à leur vieillesse, ils ne savent pas la préparer, sinon heureuse, du moins possible, lui ménager un peu de soleil, un peu de joie et ils s'affalent dans le désespoir, ou l'abêtissement, la décrépitude physique. [...] Si je dois vieillir, j'ambitionne la vieillesse travailleuse d'un Élisée Reclus et de tant d'autres qui sont demeurés lucides jusqu'à la fin. Eh! oui, avec tout ce que je récolte aujourd'hui je bâtirai, pour mes dernières années, un refuge. Ce seront des livres, des études... Un peu de sagesse glanée de-ci, de-là. »

– Alexandra David-Néel, Journal de voyage (t. 1) : Lettres à son mari, Paris : Librairie Plon, 1975, p. 142

mardi 25 février 2020

Ce qui est beau dans la neige
(temps du silence et de l'oubli)

« Qu'il neige, et toute une ville vit au ralenti, entrant comme en hibernation. Et cela devient un rythme naturel contre lequel nul ne songerait à s'élever (...).

Ce qui est beau également dans la neige, c'est la manière dont elle tombe sans discontinuer, pendant des jours entiers, tantôt en gros flocons, tantôt en rafales de givre glacé. Car, à contempler ces chutes qui semblent sans fin, on sent un calme étrange vous envahir. Comme si vous étiez vous-même recouvert, enseveli sous un lourd linceul de sommeil; comme si le temps cessait de s'écouler en vous projetant de manière horizontale vers demain et vers de nouveaux projets, et qu'à la place, cet épais manteau blanc qui coule doucement du ciel comme d'un immense sablier vous intégrait silencieusement dans un temps vertical qui, de toutes parts, vous entoure et vous enserre, en vous abstrayant du temps quotidien, en vous faisant plonger dans un « autre temps » immobile, où il n'y a pas de projet, pas de demain : rien, si ce n'est la blancheur immaculée de ce temps du silence et de l'oubli.

Ce qui est admirable également, c'est la qualité du silence ouaté qui se met soudain à recouvrir une ville et ses bruits habituels. Certes, le simple fait de regarder la neige tomber, sans fin, est déjà en soi une cure de silence, qui vous lave et vous purifie, en faisant oublier les problèmes et les milliers de pensées inutiles qui peuvent vous assaillir. »

– Christian Miquel, La quête de l'exil (Pratique de l'exil), Paris : L'Harmattan, 1996, p. 13-14

samedi 22 février 2020

vendredi 21 février 2020

La vie n'est-elle qu'un jeu ?

« Ne sommes-nous pas tous, au fond, de grands enfants, chacun jouant un jeu, et les plus sages, les plus avisés sachant que c'est un jeu. Ce savoir-là est peut-être bien toute la sagesse. »

– Alexandra David-Néel, Journal de voyage (t. 1) : Lettres à son mari, Paris : Librairie Plon, 1975, p. 286

jeudi 20 février 2020

L'amour-propre

« Quand le monde extérieur est positif, constructeur, il est comme je le veux et il m'apparaît donc conditionné par moi; quand il est négatif, destructeur (même si cela ne me concerne pas directement), il est comme je ne le veux pas, et il apparaît donc comme refusant de se laisser conditionner par moi. Si nous voyons bien les bases profondes de notre amour-propre, nous comprenons que toutes nos joies imaginables sont des satisfactions de cet amour-propre et que toutes nos souffrances imaginables en sont des blessures. Nous comprenons donc que notre attitude prétentieuse personnelle domine la totalité de nos automatismes affectifs, c'est-à-dire la totalité de notre vie. »

– Hubert Benoit, La doctrine suprême selon la pensée Zen, 4e édition, Paris: Le courrier du livre, 1967, p. 280

mardi 18 février 2020

Une mer sans havre

« J'ai cessé de croire qu'on choisit, qu'on dirige et qu'on mène sa vie d'après les plans qu'on fait. Les êtres sont des épaves qui voguent au gré des vagues sur une mer sans havre. S'agiter et prévoir, désirer et vouloir sont des actes de fous. Les sages voguent et dérivent selon le vent qu'il fait et s'amusent de noter les montées sur les crêtes dansantes et les descentes dans l'abîme glauque des flots. Tout cela est fantaisie, ombres écloses en rêve, mirage... »

– Alexandra David-Néel, Journal de voyage (t. 1) : Lettres à son mari, Paris : Librairie Plon, 1975, p. 347

samedi 15 février 2020

L'idée d'humilité dans le Zen

« Sans le dire toujours d'une façon explicite le Zen est centré sur l'idée d'humilité. Tout au long de la littérature Zen, nous voyons comment les maîtres, dans leur ingénieuse bonté, humilient intensément leurs élèves au moment qu'ils jugent propice. De toutes manières, que l'humiliation vienne d'un maître ou de l'échec ultime éprouvé en soi-même, le satori se déclenche toujours dans un instant où l'humilité de l'homme s'accomplit devant l'absurdité enfin évidente de tous ses prétentieux efforts. Rappelons-nous que la "nature des choses" est pour nous le meilleur, le plus affectueux, et le plus humiliant des maîtres; elle nous entoure de son aide vigilante. La seule tâche qui nous incombe est de comprendre la réalité et de nous laisser transformer par elle.

... l'humilité qui n'est pas acceptation d'infériorité, mais abandon de la conception "verticale" où je me voyais toujours au-dessus ou au-dessous. »

– Hubert Benoit, La doctrine suprême selon la pensée Zen, 4e édition, Paris: Le courrier du livre, 1967, p. 283, 284

mercredi 12 février 2020

Le bavardage intérieur

« Le bavardage intérieur est provoqué par la prolifération de simples pensées. Sans les réprimer, tu peux simplement les laisser disparaître au fur et à mesure qu'elles se manifestent. Il ne sert à rien d'essayer d'arrêter les perceptions du monde extérieur, comme d'écouter les oiseaux qui sont en train de chanter dehors. Tu laisses simplement les pensées s'élever et se défaire d'elles-mêmes. Les enseignements bouddhistes donnent l'exemple d'un dessin que l'on trace avec le doigt à la surface d'un lac. Si tu dessines la lettre A, elle disparaît au fur et à mesure que tu l'inscris. C'est totalement différent du fait de la graver sur une pierre. Nous donnons aussi l'exemple d'un oiseau qui traverse le ciel sans laisser de traces. Il est inutile de tenter de bloquer les pensées qui sont déjà là. Par contre, il est certain que nous pouvons les empêcher d'envahir notre esprit. »

– Matthieu Ricard, citation puisée dans le livre de Matthieu Ricard et Wolf Singer, Cerveau et méditation : dialogue entre le bouddhisme et les neurosciences, Allary Éditions, 2017, p. 410

vendredi 7 février 2020

Le problème de l'humiliation

« Tout le problème de l'angoisse humaine se résume dans le problème de l'humiliation. Guérir de l'angoisse, c'est être libéré de toute possibilité d'humiliation. D'où vient mon humiliation ? De me voir impuissant ? Non, ceci ne suffit pas. Elle vient du fait que je tente en vain de ne pas voir mon impuissance réelle. Ce n'est pas l'impuissance elle-même qui fait l'humiliation, mais le choc subi par ma prétention à la toute-puissance lorsqu'elle se heurte à la réalité des choses. Je ne suis pas humilié parce que le monde extérieur me nie, mais parce que j'échoue à anéantir cette négation. La véritable cause de mon angoisse n'est jamais dans le monde extérieur, elle est seulement dans la revendication que je lance au dehors et qui s'écrase contre le mur de la réalité. »

– Hubert Benoit, La doctrine suprême selon la pensée Zen, 4e édition, Paris: Le courrier du livre, 1967, p. 281

mardi 4 février 2020

Le Pays des Neiges

« Les steppes, les solitudes, les neiges éternelles et le grand ciel clair de "là-haut" me hantent ! [...] l'on restait perpétuellement immergé dans le silence où seul le vent chantait, dans les solitudes presque vides même de vie végétale, les chaos de roches fantastiques, les pics vertigineux et les horizons de lumière aveuglante. Pays qui semble appartenir à un autre monde, pays de titans ou de dieux. »

– Alexandra David-Néel, Journal de voyage (t. 1) : Lettres à son mari, Paris : Librairie Plon, 1975, p. 409

jeudi 30 janvier 2020

Trois aspects de la philosophie bouddhiste

« Le premier est la position philosophique, épistémologique, du bouddhisme qui est très clairement une position constructiviste, plutôt radicale. (...) Le second aspect est la conviction qu'il est possible d'affiner cet oeil intérieur par la pratique méditative afin de faire l'expérience de ce que sont réellement l'esprit et la réalité. Enfin, (...) si l'on parvient à purifier son propre esprit de sorte que la perception ne soit plus contaminée par de fausses croyances, on transforme les traits fondamentaux de sa personnalité, et l'on devient ainsi un être humain meilleur, capable de contribuer de façon plus efficace à la réduction de la souffrance. »

– Wolf Singer, citation puisée dans le livre de Matthieu Ricard et Wolf Singer, Cerveau et méditation : dialogue entre le bouddhisme et les neurosciences, Allary Éditions, 2017, p. 240-241

mardi 28 janvier 2020

Un monde imaginaire

« La plupart de nos difficultés, de nos espoirs et de nos soucis sont imaginaires. Rien n'a jamais existé, en dehors du moment présent. C'est tout ce qu'il y a, c'est tout ce que nous sommes. Pourtant, la plupart des êtres humains vivent dans leur tête et passent cinquante à quatre-vingt-dix pour cent de leur temps dans un monde imaginaire. On pense à ce qui nous est arrivé, à ce qui risque de nous arriver, aux sentiments que cela suscite en nous. [...] Rien que des chimères, des produits de l'imagination. La mémoire est imagination. Et chaque souvenir auquel on s'accroche nous sabote la vie. »

– Charlotte Joko-Beck, Vivre zen, Pocket, 1996, p. 304

samedi 25 janvier 2020

L'insconscient selon le Zen
(« l'esprit quotidien »)

« Le Zen déclare que le Tao est notre "esprit quotidien". Le Zen désigne évidemment par "Tao" l'inconscient, toujours à l'oeuvre dans notre conscient.

(...)

Un moine demanda à un maître Zen ce qu'il entendait par "notre esprit quotidien", il reçut cette réponse : "Quand j'ai faim, je mange. Quand j'ai sommeil, je dors".

(...)

Au cours de notre croissance, le développement intellectuel entre en jeu et le domaine des sens est envahi par l'intellect. L'ingénuité de l'expérience sensorielle est perdue. Nous sourions, ce n'est plus simplement un sourire : quelque chose s'y est ajouté. Nous ne mangeons plus comme nous le faisions dans notre enfance, une nuance d'intellectualité s'y mêle. Nous subissons tous en nous cette immixtion de l'intellect, et nos plus simples actes biologiques sont désormais entachés d'égocentrisme. Cela signifie qu'un intrus a envahi notre inconscient, et celui-ci ne peut plus animer directement le champ de notre conscience.

Dans le Zen, et dans le bouddhisme en général, [cette métamorphose] est appelée "souillure affective" ou "interférence de l'esprit conscient dominé par l'intellect".

Si, en toute sincérité, un homme dans la maturité de son esprit recherche une vie libre et spontanée, que peur, angoisse et insécurité ne puissent plus troubler, le Zen exige de lui qu'il se lave de cette souillure, qu'il se libère de cette interférence. Alors, cette libération accomplie, l'inconscient "exercé" animera le champ de la conscience et nous connaîtrons enfin ce que les maîtres chinois du Zen appellent "l'esprit quotidien". »

– Daisetz Teitaro Suzuki, Le Bouddhisme Zen, p. 23-24, dans D.T. Suzuki, E. Fromm et R. DeMartino, Bouddhisme Zen et psychanalyse, PUF, 1971, 8e édition "Quadrige", 2018

Les affres de l'hiver



Photo : Chartrand Saint-Louis

jeudi 23 janvier 2020

L'individu libre

« [L'individu] est libre quand il est lui-même tout en n'étant pas lui-même.

Celui qui ne comprend pas cette contradiction apparente ne peut parler ni de liberté, ni de responsabilité, ni de spontanéité. »

– Daisetz Teitaro Suzuki, Le Bouddhisme Zen, p. 15, dans D.T. Suzuki, E. Fromm et R. DeMartino, Bouddhisme Zen et psychanalyse, PUF, 1971, 8e édition "Quadrige", 2018

mardi 21 janvier 2020

La pensée maîtresse de l'Inde (Upanishad)

« Trouver tout en soi. »

– Alexandra David-Néel, Journal de voyage (t. 1) : Lettres à son mari, Paris : Librairie Plon, 1975, p. 151